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Verts mais pas rouges: l'écologie, du XIXe siècle à nos jours

publié le 01/06/2022

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Illustration de l'auteur

Cet article traite des origines philosophiques du mouvement écologiste et de son évolution idéologique dans la France contemporaine. Il souligne en particulier le caractère de plus en plus modéré de son identité politique.

La conscience écologique est de nos jours omniprésente. Elle habite non seulement le monde politique, mais aussi les médias, l'école et la culture de masse, dont la publicité. Les problèmes posés par le réchauffement global et le changement climatique affectent ainsi l'ensemble de la population et suscitent de nouveaux modes de pensée et habitudes de vie. 

Je me permettrai ici de souligner les racines d'une telle conscience dans la culture française. Celles-ci remontent au début du XIXe siècle et plus précisément au développement de la philosophie de Charles Fourier. Celui-ci élabora ainsi dans une perspective radicale et profondément révolutionnaire un discours critique sur la société capitaliste moderne et sur sa capacité à provoquer des déséquilibres essentiels dans les rapports entre l'homme et la nature.

Il imagina ainsi la création de communautés utopiques nommées 'phalanstères', à l'intérieur desquelles l'homme pourrait se livrer au libre exercice de ses désirs. D'une certaine manière, Fourier effectua avant la lettre une synthèse entre Marx et Freud, dans la mesure où il lia l'analyse de l'aliénation capitaliste à une étude du 'malaise dans la civilisation' engendré par un ordre social basé sur la répression des instincts. 

Fourier occupa longtemps une place marginale dans la pensée française moderne. On le lia communément au mouvement du socialisme utopique, auquel appartenait également Proudhon. Une telle marginalité prouva bien que la question fondamentalement politique et pas seulement biologique ou physique du rapport de l'homme à son environnement naturel demeura longtemps secondaire pour la philosophie et la culture française en général, même progressiste.

C'est le surréalisme, alors, qui révéla le mieux l'importance de la pensée de Fourier plus d'un siècle après son émergence. André Breton écrivit et publia ainsi son 'Ode à Charles Fourier' en 1947, un long poème qui constitua un hommage personnel éminemment lyrique et passionné. Fourier, en effet, inventa une langue particulièrement originale et ludique qui ne pouvait que séduire le fondateur du mouvement surréaliste. En d'autres termes, la conscience écologique fouriériste fut indissociable de l'affirmation du pouvoir libérateur de l'imagination pour la vie humaine. 

Elle comporta donc inévitablement une importante dimension poétique, au-delà d'une simple démarche analytique. Retourner à la nature, pour Fourier, c'était bien rompre radicalement et sans équivoque avec les exigences de rendement et de productivité de la société moderne. La valeur-travail se trouvait ainsi mise en cause, cette valeur que même Marx avait célébrée. L'écologie fouriériste était dans cette mesure d'essence utopique: elle annonça alors les divers mouvements libertaires de la seconde moitié du XXe siècle en Occident.

A bien des égards, Fourier démontra avec éclat l'incompatibilité fondamentale du système capitaliste et de la conscience écologique. Les Phalanstères, en tant que communautés agraires égalitaires, rejetaient les rapports de pouvoir inhérents à ce système: elles ne reposaient pas sur la soumission à une autorité quelconque. Elles affirmaient en outre la nécessité d'un modèle économique alternatif issu de la jouissance de la perte et non pas du profit.

Il n'est pas difficile de comprendre, dans cette perspective, la fascination qu'exerça Fourier sur les mouvements artistiques et littéraires d'avant-garde, en particulier sur le surréalisme. Ce sont sans doute les artistes et les poètes liés à ces mouvements qui saisirent le mieux, en effet, les enjeux sociaux et culturels d'une telle pensée, plutôt que les politiciens ou les philosophes professionnels. 

Un second moment décisif pour l'affirmation d'une conscience écologique dans la France moderne fut celui de Mai 68. Les étudiants en révolte de l'époque imposèrent ainsi une réflexion critique radicale sur les rapports de l'homme à l'environnement engendrés par le capitalisme. Le retour à la nature ne devait pas en ce sens se concevoir dans une simple perspective bucolique ou idéaliste, mais comme un mode de définition nécessaire et inévitable d'une liberté humaine irréductible. Ce n'est pas un hasard, à cet égard, si le leader de ce mouvement, Daniel Cohn-Bendit, devint par la suite l'un des principaux représentants des Verts en Allemagne fédérale et en Europe.

On le voit: la conscience écologique authentique, dans la culture française, a toujours été liée historiquement à une vision révolutionnaire et utopique. On pourrait encore citer à ce sujet l'exemple de Rousseau, dont le rapport privilégié à la nature fut simultané à la définition d'un nouveau contrat social d'essence égalitaire. Dans une telle optique, la notion de responsabilité individuelle et collective jouait un rôle essentiel.

Aujourd'hui, cependant, le mouvement écologiste a intégré les institutions les plus établies de la société française. Il a été en quelque sorte récupéré habilement par de nombreux partis et pouvoirs, même ceux qui ne sont pas traditionnellement associés à la gauche. Il est de bon ton, ainsi, d'exprimer un discours apparemment attentif au respect de la nature sous toutes ses formes.

A bien des égards, les élites mondialistes qui régissent nos vies et les contrôlent trop souvent de manière arbitraire ont imposé l'image d'une planète en danger de mort en affirmant notamment que la résolution du problème du changement climatique était devenue prioritaire. Ces mêmes élites sont par ailleurs à l'origine de politiques qui accentuent les inégalités et affaiblissent gravement la protection sociale des plus pauvres et des plus démunis.

On peut donc parler d'appropriation et de déformation perverse de la conscience écologique par le capitalisme global. L'écologie, ainsi, sert de plus en plus de vernis progressiste au néo-libéralisme actuellement tout-puissant. L'Union Européenne, dans ce contexte, ne cesse de promouvoir le développement des éoliennes et des panneaux solaires à travers le vieux continent tout en soutenant des politiques économiques et financières au service des oligarchies.

La récente élection présidentielle a dans le même ordre d'idées mis en valeur la dérive idéologique profonde de la conscience écologique. Le Parti de Yannick Jadot a ainsi catégoriquement refusé toute alliance avec la liste de Jean-Luc Mélenchon avant le premier tour, alors qu'une telle alliance, même sans l'appui des communistes et des socialistes, aurait permis au seul candidat authentiquement progressiste de cette élection de passer au second tour.

En outre, entre les deux tours, ce même Parti Europe Écologie-Les Verts en appela très vite à voter pour la réélection d'Emmanuel Macron, apportant ainsi sans ambiguïté son appui à la politique néo-libérale du gouvernement de ces cinq dernières années. Charles Fourier doit bien se retourner dans sa tombe, puisque ses idéaux sans compromis ont fait l'objet d'une trahison pure et simple au service de pouvoirs peu soucieux d'écologie véritable.

Fourier, en effet, fut l'un des plus ardents défenseurs de la Sainte-Trinité: 'Liberté, égalité, fraternité', que les Phalanstères devaient incarner sans la moindre équivoque. D'une écologie hantée par une conscience communautaire radicale, on est ainsi passé à une écologie soumise à la loi de l'individualisme matérialiste. 

La nouvelle mode des voitures électriques illustre parfaitement ce phénomène. Celles-ci sont censées oeuvrer pour un environnement plus propre, en effet, mais leur coût nettement plus élevé que celui des véhicules à essence renforce en quelque sorte une perspective élitiste qui est précisément celle du néo-libéralisme. Le culte de l'énergie alternative reflète ainsi les valeurs du capitalisme global, basées sur les privilèges de l'argent. 

Les leçons philosophiques, politiques et éthiques du socialisme utopique et du militantisme libertaire des années soixante sont donc aujourd'hui trop souvent oubliées et remplacées par des discours vagues et superficiels sur la quête nécessaire de nouvelles énergies potentiellement bénéfiques à l'humanité toute entière. Mais que peut bien signifier cette propreté et cet équilibre naturel revendiqués par les élites en place s'ils ne sont en fait accessibles qu'à un petit nombre de citoyens qui possèdent les moyens de les acquérir? les Verts ne sont pas rouges, dès lors, dans la mesure où ils ont en grande partie perdu leur vertu révolutionnaire, malgré leur récente volte-face pour les législatives. 

 

 

PIERRE TAMINIAUX

Professeur de littérature française et francophone du XXe et du XXIe siècle à Georgetown University. Auteur d'une dizaine d'ouvrages et d'une soixantaine d'articles qui traitent en particulier des rapports entre la littérature et les arts plastiques dans les avant-gardes, dont le surréalisme. Il a également publié trois recueils de poésie, huit pièces de théâtre et a exposé une centaine d'oeuvres d'art (peintures, dessins, photographies) entre la Belgique et les Etats-Unis.

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