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Nationalisme et démocratie

publié le 25/02/2021

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Le Panthéon-Pierre Taminiaux

Cet article traite du nationalisme dans la France contemporaine. Il insiste sur ses racines historiques dans le but de souligner sa nature démocratique, du communisme au Gaullisme jusqu'aux Gilets jaunes aujourd'hui, ce que les élites néolibérales actuelles refusent obstinément de reconnaître.

De nos jours, le mot nationalisme prête à confusion. Il est pour beaucoup suspect, essentiellement en raison de la montée des extrêmes-droites à travers le monde, et pas seulement en France. Je tenterai ici de réhabiliter cette notion complexe sinon ambiguë et d' éclairer son véritable sens historique et politique. 

Le nationalisme actuel s'oppose d'abord au projet hégémonique des oligarchies mondialistes. Il incarne dès lors un indiscutable besoin d'affranchissement par rapport à ces pouvoirs qui exercent leur emprise planétaire sur les classes travailleuses. Nos oligarchies prennent pour cible ce nationalisme, en prétendant qu'il représente une menace pour la démocratie. En raisonnant de cette manière, elles font fi de toute une histoire du nationalisme dans la France moderne dont elles ignorent la signification profonde. Le nationalisme, au cours du XXe siècle, a en effet emprunté des formes diverses dont certaines ont permis au contraire le triomphe du progrès sur l'obscurantisme politique.

Une phrase telle que "Le nationalisme, c'est la guerre", prononcée par le jeune Président actuel, prouve toute l'étendue d'une méconnaissance et d'un mépris conjugués qui déforment et finissent par trahir la pensée nationaliste du milieu et de la seconde moitié du XXe siècle. Car celle-ci fut revendiquée autant par des forces de gauche que par des forces conservatrices. Il suffit à cet égard de citer l'exemple de la résistance communiste sous l'Occupation. Le communisme français, dans cette époque sombre et troublée, fut un mouvement éminemment et farouchement patriotique. Au-delà du caractère internationaliste de son idéologie marxiste, il affirma la nécessité morale et existentielle d'une défense de la nation et de son territoire par les armes. Communistes et Gaullistes, dans cette optique, se rassemblèrent dans un élan nationaliste généreux et sans concession. Tous deux furent habités par un idéal antifasciste et par la ferme volonté de soutenir le modèle de la République contre les assauts destructeurs du totalitarisme.

Le Parti communiste, dans les années cinquante et soixante, poursuivit par ailleurs son projet nationaliste avec son slogan "Consommez français". Il se fit le défenseur principal d'un nationalisme économique destiné au renforcement de l'industrie nationale et par conséquent, des possibilités d'emploi et du bien-être social de la classe ouvrière. De son côté, le nationalisme gaulliste apporta à la France une période de prospérité économique exceptionnelle. En outre, il œuvra avec acharnement pour la paix, puisque le Président de Gaulle mit fin à la Guerre d'Algérie, une guerre qui avait déchiré le pays pendant huit longues années et avait abouti à la mort d'un million d'hommes et de femmes.

La politique de décolonisation poursuivie par de Gaulle dans les années soixante fut par ailleurs à la source du multiculturalisme contemporain, car elle permit l'aflux de nombreux immigrés venus du continent africain. Ceux-ci quittèrent leur terre d'origine pour s'installer dans le pays de leurs anciens maîtres. Ils eurent la chance de vivre une situation économique particulièrement favorable, celle des Trente Glorieuses. Ils purent donc s'intégrer relativement facilement grâce à l'abondance des emplois disponibles alors. La politique gaulliste, tant au niveau des affaires étrangères que de l'économie, facilita ainsi l'évolution de la société française en direction d'une plus grande diversité culturelle.

Ce nationalisme-là ne déboucha donc aucunement sur une société plus fermée et hostile aux différences ethniques et raciales. Une telle vision trop souvent admise par l'homme de notre temps témoigne d'une ignorance de l'histoire moderne de la France. La grande vague d'immigration maghrébine et noire-africaine des années soixante démontra à bien des égards l'existence d'un nouveau "rêve français" d'essence universaliste. Ce rêve ne put se réaliser que grâce à l'action d'un État soucieux d'intégrer des populations étrangères en leur accordant des conditions de vie matérielles décentes. Le nationalisme fut bien un nationalisme ouvert, car pour de Gaulle, la grandeur du destin de la France ne reposait pas sur la supériorité fantasmatique d'une race, mais bien sur celle d'une nation, de son patrimoine, de sa culture et de son histoire.

On le voit: la confusion idéologique la plus grande règne aujourd'hui sur la France. Elle permet de dénigrer la valeur des sentiments nationalistes, au nom d'un mondialisme qui ne sert que les intérêts d'une minorité de super-riches et de nantis. Ceux qui proclament hâtivement que le nationalisme n'est que la continuation de la guerre par d'autres moyens sont ainsi les premiers agents de la falsification de l'histoire de France, de ses idées

et de sa pensée politique. Le néolibéralisme mondialiste, selon cette optique, esquive la question de l'opposition historique entre nationalisme éclairé et fascisme, et ce faisant, devient lui-même le représentant le plus puissant d'une vision dictatoriale de la société.

La situation de chaos qui nous entoure, encore aggravée par la crise sanitaire du Coronavirus, ne peut qu'attiser la tentation autoritaire du pouvoir. Il ne faudrait pas croire, dans cette perspective, que la liberté constitue une chose acquise. Que du contraire, elle peut nous être dérobée à tout moment, selon les circonstances, comme le prouve la récente législation liberticide dite 'Sécurité globale'.

Ce n'est pas le nationalisme qui provoque la guerre, mais bien le mondialisme débridé de notre temps qui implique une guerre incessante entre possédants et possédés. Les contempteurs néolibéraux du nationalisme sont donc aussi inévitablement les ennemis de l'égalité et de la fraternité, deux des valeurs fondatrices de la République.

Le mouvement des Gilets jaunes a ainsi démontré qu'être nationaliste et patriote, aujourd'hui, c'est militer et se battre pour plus de démocratie et de liberté. Ce message, c'était déjà celui des résistants communistes et gaullistes. Les Gilets jaunes qui ont manifesté dans les rues de Paris et dans de nombreuses villes de France ont à cet égard régulièrement chanté la Marseillaise et levé des drapeaux tricolores.

Il n'y a pas d'homme sans histoire ni mémoire. L'homme sans histoire ni mémoire n'est qu'un robot désincarné et sans âme, ou alors un esclave écrasé et lobotomisé par les pouvoirs en place. Le néolibéralisme ne repose ainsi que sur la loi du profit maximal et sur l'absence de foi politique. Il constitue dans cette optique l'exemple le plus cru d'un monde sans égard pour la vérité, celui des 'fake news' et des médias mainstream, en se situant cyniquement par-delà le bien et le mal.

L'antinationalisme actuel exprime en particulier l'indifférence des élites face aux épreuves quotidiennes vécues par le peuple. Pour défendre leurs intérêts menacés par ces mouvements populaires, ceux-ci ne peuvent alors qu'agiter le spectre d'un populisme nourri d'antisémitisme et de poujadisme, ou pire, celui d'un fascisme imaginaire.

Certes, on pourrait trouver certains éléments néo-poujadistes dans le mouvement des Gilets jaunes, au sens où, comme dans les années cinquante, ceux-ci se dressent contre un État dont ils rejettent d'abord la politique fiscale, c'est-à-dire dans leur cas précis la hausse des taxes sur l'essence. Mais ce mouvement n'est pas marqué idéologiquement, à l'inverse du poujadisme qui se situait clairement à droite et même à l'extrême-droite. Il rassemble des hommes et des femmes de toutes les tendances politiques, en effet, sans exprimer une quelconque fidélité à un parti. Il reflète ainsi l'esprit d'une époque caractérisé par une méfiance profonde envers les institutions et les idées politiques traditionnelles.

Il possède en outre des qualités d'émotion, de chaleur humaine et de spontanéité qui n'existent pas dans les hautes sphères du pouvoir technocratique actuel, distant et sec. Le nationalisme de ce peuple en colère s'oppose alors à l'hyper-rationalisme d'un monde tétanisé par les nouvelles technologies et par l'économie de pure spéculation. Il s'inscrit dans l'espace vital et dynamique de la rue, un espace concret que le pouvoir ne connaît pas et avec lequel il n'entretient aucune relation. Ce nationalisme, dans cette optique, lutte contre l'abstraction d'un pouvoir dont il révèle la dimension orwellienne. Il réinvestit l'agora, c'est-à-dire la place publique conçue comme scène essentielle pour l'affirmation d'une démocratie nouvelle. 

PIERRE TAMINIAUX

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