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L'extrême-droite populiste: une illusion de changement

publié le 31/05/2021

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Trottoir parisien-Pierre Taminiaux

Analyse et critique de l'identité présumée de l'extrême-droite populiste comme force de contradiction politique de l'ordre néo-libéral dans la France contemporaine

Il est incontestable que le début du XXIe siècle a vu le développement de nombreux mouvements d'extrême-droite dans le monde occidental. Très paradoxalement, le Nouvel Ordre Mondial a ainsi engendré une crise profonde de la démocratie alors qu'il était censé consacrer le pouvoir de celle-ci. Il faudrait remonter aux années trente pour trouver les traces d'une crise similaire. Le déclin démocratique implique en particulier un fossé croissant entre les élites et le peuple. En effet, ces élites sont essentiellement aujourd'hui des oligarchies mondialistes néo-libérales dont les intérêts surtout financiers se situent en opposition profonde à ceux des classes travailleuses. 

Face à une telle crise et à de tels pouvoirs, le populisme d'extrême-droite semble offrir des solutions faciles et immédiates, susceptibles de séduire les masses déstabilisées par la mondialisation. En l'absence d'une contradiction de gauche radicale de celle-ci, il ne reste plus comme bouée de sauvetage qu'une politique instinctive qui tire profit des nombreuses peurs individuelles et collectives. L'extrême-droite francaise actuelle témoigne ainsi de problèmes identitaires aigüs. Une société déstructurée et incapable d'apporter aux masses un grand projet politique porteur d'espoir et générateur de passion ne peut alors que donner naissance à de tels excès. 

Cette nouvelle extrême-droite affirme en apparence un anti-élitisme sans limites. Il faut noter à cet égard que dans les années cinquante, un certain Pierre Poujade avait déjà joué la carte de l'anti-élitisme dans sa défense des artisans et des petits commerçants contre l'Etat bureaucratique, les technocrates et les intellectuels de la IVe République. Le Rassemblement National est lui-même issu de cette idéologie poujadiste, qu'il a ensuite adaptée aux réalités contemporaines d'une nation soumise au diktat de l'Union Européenne et en proie à une immigration débridée. N'oublions pas dans cette perspective que Jean-Marie Le Pen fit ses premières armes politiques aux côtés de Poujade. 

La plus grande imposture du populisme réside dans sa prétendue capacité à représenter les intérêts du peuple, une catégorie politique somme toute assez vague qui a toujours été soutenue par les mouvements d'extrême-droite, du Parti Populaire Français de Jacques Doriot au Rassemblement National Populaire de Marcel Déat. On parle en ce sens de peuple pour éviter la question essentielle du conflit de classes et pour ne pas avoir à parler

de prolétariat ou de classe ouvrière, des communautés socio-économiques qui furent essentielles pour la pensée marxiste. Les fondements et les objectifs révolutionnaires de celle-ci furent de toute évidence diamétralementopposés à ceux des extrêmes-droites populistes.

A cet égard, la percée électorale du Front National à la fin des années soixante-dix et dans les années quatre-vingt fut simultanée à l'émergence de l'idéologie libérale en France. Certains crurent alors un peu naïvement que ce populisme constituait une riposte à une telle idéologie. Rien n'est moins vrai, car son leader de l'époque, Jean-Marie Le Pen,était lui-même l'un des défenseurs les plus acharnés du libéralisme économique dans le monde politique français. 

Ce populisme tire en outre profit de l'inculture politique d'une grande partie de la population. A l'âge de l'Internet et des réseaux sociaux, et donc de l'information et de la communication instantanées, il est frappant de constater que les connaissances politiques et historiques du citoyen moyen sont le plus souvent faibles. L'extrême-droite, ainsi, a toujours su exploiter l'ignorance des masses et la transformer en une arme redoutable de contrôle social et politique. C'est ce que George Orwell avait parfaitement saisi dans son chef-d'oeuvre 1984, puisque l'un des slogans les plus importants de Big Brother était précisément: 'L'ignorance, c'est la force'. 

La mondialisation médiatique n'a pas réussi à enrayer ce phénomène, que du contraire. Dans son insistance sur une information rapide et superficielle le plus souvent soumise aux prérogatives des pouvoirs oligarchiques,

elle ne peut que maintenir la majorité des individus dans un état d'indifférence et d'apathie, comme le prouvent les taux de participation très bas des dernières élections présidentielles et européennes. Or, c'est justement

l'apathie et la méconaissance de la réalité qui ont fait historiquement le lit des extrêmes-droites. Il suffit de penser ici aux élections historiques de 1933, en Allemagne, où une grande partie de la population s'était abstenue de voter. 

La consommation effrénée d'images et de signes engendrée par les médias de masse et les nouvelles technologies débouche-t-elle en ce sens sur une meilleure appréhension de l'univers jusque dans ses vérités les plus cruelles? Ou ne sert-elle qu'à entretenir un ensemble d'illusions qui permettent à l'humanité de continuer à vivre et à vaquer à ses occupations quotidiennes comme si de rien n'était?

Ces modes de communication tendraient plutôt à maintenir l'homme dans un état de passivité et de détachement répété. La vie politique est saisie alors le plus souvent comme un simple spectacle de nature presque virtuelle. Elle se contemple distraitement et à distance sur le petit écran d'un téléphone portable ou d'un ordinateur au lieu de se vivre concrètement et intensément dans une relation de proximité. 

Les diverses extrêmes-droites ont toujours eu besoin de boucs émissaires pour rendre leur message plus transparent et plus percutant. On sait que le Régime de Vichy, en particulier, eut comme cible privilégiée les Juifs et les communistes, qu'il rendit responsables de tous les maux de la société française. Au XXIe siècle, ces boucs émissaires ont certes changé de nom et d'identité. L'extrême-droite a en effet mis en veilleuse son

antisémitisme traditionnel pour s'attaquer surtout à l'immigration maghrebine. 

En outre, le communisme n'est plus considéré comme le système politique à détruire en priorité, puisqu'il ne constitue plus une menace internationale depuis l'effondrement de l'Union Soviétique. Par contraste, pour l'extrême-droite des années trente et quarante, la guerre contre le bolchévisme était ressentie comme une priorité absolue en raison de la puissance militaire exceptionnelle que représentait le pouvoir stalinien de l'époque.  

Par ailleurs, la nouvelle extrême-droite s'inscrit sournoisement au coeur de l'espace de la République. Elle donne alors l'impression de respecter les libertés individuelles et de garantir l'intégrité constitutionnelle. Ainsi opère-t-elle comme une sorte de Cheval de Troie qui mine le système de l'intérieur, ce qui la rend d'autant plus efficace et pernicieuse. Par contraste, l'extrême-droite française de la première moitié du XXe siècle s'opposa sans ambiguité au modèle républicain. 

Ce fut notamment le cas du mouvement de l'Action Française, fondé et dirigé par Charles Maurras, qui constitua à bien des égards l'origine de l'extrême-droite dans la France moderne. Ce mouvement nationaliste à l'influence considérable rejeta en effet la République issue de l'héritage révolutionnaire de 1789 et soutint le retour au pouvoir de la monarchie. En ce sens, le Rassemblement National rompt avec la tradition maurassienne et s'inscrit plutôt dans une perspective néo-poujadiste.

L'extrême-droite actuelle peut alors apparaître comme une nouvelle norme et non comme une exception. Ainsi est-elle devenue respectable, puisqu'inscrite dans l'exercice pratique de la démocratie. Elle s'est en outre parfaitement intégrée dans les formes de la toute-puissante Société du Spectacle analysée en son temps par Guy Debord. 

L'extrême-droite fait en ce sens partie aujourd'hui de l'ordre établi et se tolère malgré tout. La stratégie du Cheval de Troie constitue une stratégie trompeuse qui permet de maintenir le système oligarchique en place tout en prétendant contredire ses valeurs. Les succès électoraux du Rassemblement National servent ainsi d'alibi parfait à l'oligarchie mondialiste. Elle lui permet de se maintenir au pouvoir, car elle a beau jeu alors de s'affirmer comme le meilleur défenseur des valeurs républicaines face à la menace dite 'fasciste' de l'extrême-droite. Cette situation paradoxale montre bien que l'extrême-droite populiste ne fait en réalité que renforcer le statu quo et les élites en place, contrairement à sa rhétorique officielle, comme le prouvent ses revirements récents sur le Frexit et la sortie de la zone Euro. 

PIERRE TAMINIAUX

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