
publié le 12/08/2026

Triangles bruns- Photographie de Pierre Taminiaux
L'un des plus grands défis de notre époque est indiscutablement la préservation d'une mémoire individuelle et collective. Dans un monde de changements technologiques incessants et soumis à un temps toujours plus précipité, l'homme a de plus en plus de mal en effet à maintenir un lien avec le passé.
La maladie caractéristique du XXIe siècle, dans cette perspective, est bien la maladie d'Alzheimer. Elle touche essentiellement les personnes âgées, mais elle apparaît simultanément comme symbolique d'une époque dans laquelle tout processus mémoriel est devenu particulièrement ardu.
Les médias de masse et les nouvelles technologies privilégient ainsi en permanence les faits de l'actualité. Ceux-ci sont souvent ponctuels et surtout éphémères : ils se déroulent dans une chaîne sans fin où tout événement peut en permanence et très vite être remplacé par un autre.
On peut parler à ce sujet de dictature du présent. Une telle loi implique que la mémoire constitue en quelque sorte une qualité superflue ou en tout cas négligeable. De toute évidence, un tel état d'esprit est principalement issu d'un ordre culturel dominé par l'information et la communication continues.
Il s'agit d'une situation éminemment paradoxale, dans la mesure où les instruments privilégiés des nouvelles technologies, de l'ordinateur portable au Smartphone, n'ont jamais contenu autant de mémoire, soit de capacité à rassembler et à conserver un nombre toujours croissant de données textuelles, visuelles et sonores. Des sites comme Wikipédia, à cet égard, mettent à disposition de l'usager une quantité impressionnante de ces données.
L'homme n'a ainsi jamais eu aussi facilement accès à la mémoire, et cependant, il n'a jamais été autant éloigné d'elle. L'accumulation sans précédent de ces données numériques ne semble dès lors pas développer le travail de la mémoire mais au contraire l'étouffer.
C'est dans le rapport à l'histoire qu'un tel déficit se manifeste le plus clairement. J'ai pu constater à ce sujet dans ma pratique d'enseignant universitaire aux Etats-Unis un net déclin des connaissances historiques des étudiants depuis plusieurs années. Dans une classe de culture française contemporaine, aucun des étudiants ne pouvait ainsi me donner les dates de la Seconde Guerre mondiale.
C'est une réalité incontestable : notre époque préfère l'événement à l'histoire, car telle est la loi des grands médias qui nous entourent. L'événement s'absorbe et se digère vite, alors que l'histoire, elle, se déroule par essence dans un temps plus long et plus difficile à maitriser. Les nouvelles technologies imposent dès lors constamment dans l'espace de la vie quotidienne des signes et des messages instantanés. Le temps humain devient ainsi dépendant de cette culture de l'instantaneité devenue inévitable.
Il est clair que l'effondrement du communisme en Europe de l'Est, au début des années quantre-vingt-dix, a signifié la chute d'un modèle politique qui reposait essentiellement sur la souveraineté de la connaissance historique hegélienne et marxiste. Certains critiques, le plus souvent conservateurs, ont pu alors évoquer "la fin de l'histoire", comme si la chute de l'Empire soviétique avait fait disparaitre une bonne fois pour toutes celle-ci de l'horizon politique et philosophique occidental.
A la même période, ou presque, s'est développé en Occident et plus particulièrement en France le mouvement négationniste. Son représentant le plus célèbre, Robert Faurisson, un universitaire lyonnais établi et respecté, a pu dans cette perspective prétendre que la Shoah n'avait jamais existé, preuves apparemment scientifiques à l'appui. Le négationnisme est donc bien issu d'une négation de l'histoire du XXe siècle et de sa vérité.
Un tel mouvement de pensée a souligné les liens étroits qui unissent les idéologies d'extrême-droite et la réinterprétation entièrement frauduleuse de l'histoire. A cet égard, dans la première moitié du XXe siècle, l'Action Française célébra l'ère prérévolutionnaire du pouvoir de la monarchie, comme si celle-ci avait constitué l'Age d'or de la culture française. Maurras et ses nombreux disciples légitimèrent ainsi avec la plus grande intransigeance un modèle politique qui avait provoqué d'innombrables injustices sociales et une absence profonde de libertés individuelles.
D'autres formes de négation et de falsification de l'histoire sont apparues récemment en Occident. Ainsi, le gouvernement d'extrême-droite actuellement au pouvoir en Italie construit-il de la même manière une représentation fallacieuse de l'héritage politique mussolinien, dont il se réclame ouvertement.
Il suscite ainsi parmi les masses la nostalgie d'une société fasciste ordonnée et homogène, par contraste avec le chaos multiculturel contemporain. La dictature du Duce, faut-il le rappeler, réprima souvent avec violence les libertés individuelles et précipita son peuple dans le camp des perdants à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle mena également l'économie du pays à la ruine, ce qui provoqua, apres la fin de ce conflit, une émigration massive en direction de pays occidentaux plus riches.
Il faut également noter l'exemple du mouvement MAGA, aux Etats-Unis, qui propose une vision truquée de l'Amérique d'avant les droits civils, celle des années cinquante. Il s'agit de glorifier une époque où la ségrégation raciale et la chasse aux sorcières maccarthyste étaient monnaie courante. La fiction du "bon vieux temps" possède donc une signification idéologique redoutable. Elle efface délibérément la vérité historique au profit d'une perspective politique autoritaire et manipulatrice.
Ce n'est pas un hasard, en ce sens, si le déclin flagrant des connaissances historiques des jeunes et des moins jeunes est aujourd'hui contemporain de la montée globale des extrêmes-droites et des néo-fascismes. En d'autres termes, la connaissance historique constitue l'une des conditions nécessaires et indispensables de la démocratie authentique et son rempart le plus solide contre le totalitarisme.
D'autres formes de négationnisme ont été également développées par l'idéologie néo-libérale, aujourd'hui souveraine en France et dans la plus grande partie du monde occidental. On se souvient de la fameuse phrase de l'ancien Président Sarkozy : "Mai 68 n'a jamais existé." Il s'agissait ainsi d'effacer l'histoire des mouvements radicaux de gauche dans la France de la seconde moitié du XXe siècle.
Le néo-libéralisme, en effet, impose une mythologie du progrès qui est basée presque exclusivement sur le pouvoir de l'économie. Un tel pouvoir prétend que l'économie existe en quelque sorte au-delà de l'histoire, puisqu'elle est tout entière tournée vers l'avenir. Le passé est ainsi considéré comme inutile pour la marche en avant irrésistible des forces du capitalisme global. L'ignorance de l'histoire et de ses leçons essentielles devient alors une arme redoutable au service des élites mondialistes et de leur projet de domination totale.
Le néo-libéralisme, en ce sens, affirme une liberté ahistorique. Celle-ci constitue un oxymore, dans la mesure où le développement des libertés s'est toujours inscrit dans une certaine histoire, celle des révolutions, des luttes et des mouvements politiques visant la reconnaissance des droits civils fondamentaux. Une telle conception a été en outre inévitablement liée à une exigence de solidarité et d'égalité depuis 1789. Le néo-libéralisme, par contraste, prétend que la liberté n'a besoin ni de la solidarité ni de l'égalité pour exister.
Notre époque est remplie de célébrations historiques officielles, accompagnées ou non de feux d'artifice. Elle donne également naissance à la construction de nombreux mémoriaux. Mais il s'agit dans la plupart des cas d'un simple embaumement de l'histoire qui échoue à en saisir la sève et la dimension vivante. Le passé de la communauté nationale se retrouve ainsi figé dans des formes qui ne permettent guère son expression concrète.
Il s'avère dès lors nécessaire de donner une nouvelle vie à l'histoire au lieu de l'enfermer dans un ensemble de représentations traditionnelles. La connaissance historique, dans cette optique, doit être constamment reliée à l'existence individuelle et collective et à la réalité des problèmes de notre époque, qu'ils soient politiques, sociaux ou culturels. Ce qui est jeu dans un tel projet, c'est ni plus ni moins que notre liberté, la liberté de s'exprimer, de penser et d'agir sans laquelle nous ne pourrons que nous perdre.