
publié le 30/10/2026

Traces de la Libération sur un mur du Quartier Latin-Photographie de Pierre Taminiaux
Le communisme et ses idées politiques ont sans aucun doute marqué l'histoire de la gauche française au XXe siècle, particulièrement dans sa première moitié. Cette idéologie séduisit de nombreux intellectuels et écrivains. On peut dire ainsi que le communisme français fut un communisme des lettres, dans la mesure où il eut besoin du soutien d'une élite littéraire et intellectuelle pour assurer sa légitimité politique et sa gestion des affaires publiques.
Dans cette perspective, le nom le plus important est sans doute celui de Sartre. Mais il faut aussi citer le rôle essentiel joué par les poètes surréalistes dans le soutien à l'idéologie communiste, d'André Breton à Louis Aragon et de Paul Eluard à Benjamin Péret. Il se manifesta sous l'Occupation dans la création d'une poésie de résistance.
La littérature engagée ne se cantonna pas dans le roman réaliste ni dans l'essai critique. Elle se nourrit également d'un imaginaire poétique. Les surréalistes prolongèrent ainsi la tradition du poète comme homme de la cité qui avait été brillamment représentée par Rimbaud et Victor Hugo au XIXe siècle.
Par extension, on peut dire qu'une grande partie de la littérature française de la première moitié du XXe siècle fut une littérature engagée. L'écrivain avait en des temps troublés la responsabilité de s'exprimer politiquement. La montée du fascisme dans l'entre-deux-guerres aiguisa certainement cet engagement.
Les écrivains passionnés par les idées de gauche diffusèrent leurs réflexions non seulement dans des livres, mais aussi dans des articles de journaux. Le journalisme écrit, en ce sens, joua un rôle de premier plan dans l'expression politique de ces auteurs. Il continua à exercer une influence considérable pendant l'Occupation sous la forme de publications clandestines et ensuite dans les années cinquante, au temps de la guerre d'Algérie.
Au XXIe siècle, cependant, la définition de l'écrivain engagé a beaucoup changé. Ceux-ci, de toute évidence, ne se partagent plus entre communistes et fascistes, comme ce fut le cas majoritairement dans les années trente et sous l'Occupation. Ces deux idéologies, en effet, ont été considérablement marginalisées depuis sur la scène politique.
Notre époque a ainsi donné naissance à une nouvelle forme d'engagement politique, celui des intellectuels médiatiques qui sont surtout des essayistes. Ces figures publiques font souvent usage de la télévision, mais aussi de l'Internet, soit de modes de communication qui n'existaient pas dans la première moitié du XXe siècle.
L'écrivain engagé de l'entre-deux-guerres et de la période de l'Occupation se caractérisait souvent par sa radicalité politique, à une époque marquée par la crise de légitimité et d'autorité des démocraties et par le pouvoir des idéologies totalitaires. Les intellectuels médiatiques d'aujourd'hui, par contraste, sont beaucoup plus modérés dans leurs orientations politiques.
C'est bien ce qui constitue l'un des principaux problèmes de la gauche française contemporaine: elle ne dispose plus, en effet, de figure majeure pour défendre ses idées et les imposer au grand public, contrairement à ce qui se passait du temps de Sartre.
Les intellectuels médiatiques se contentent ainsi le plus souvent d'agiter des débats sur des questions d'actualité. L'intellectuel engagé jouit dès lors d'une liberté de parole incontestable, mais il a aussi perdu une grande part de son pouvoir d'opposition irréductible, qui exigeait par le passé l'attachement à une cause ou à une idéologie spécifique.
La liberté politique, en ce sens, a changé de nature. Elle implique aujourd'hui une indépendance profonde vis-à-vis de tout pouvoir et de tout Parti. Elle reflète ainsi l'individualisme généralisé de nos sociétés, selon lequel une telle indépendance constitue le meilleur garant d'une expression personnelle sans entrave.
Au sens strict et historique du terme, dès lors, la gauche des lettres a pratiquement disparu dans la culture française contemporaine. Ce qui demeure, par contre, c'est une tradition de débat et d'esprit critique qui inclut notamment la méfiance envers les pouvoirs en place quels qu'ils soient. Il est ainsi symptomatique de constater que le mot d'idéologie a acquis de nos jours une connotation péjorative, alors que dans la première moitié du siècle dernier, il était entouré d'une auréole et doté d'un prestige considérable.
Dans le même ordre d'idées, il faut avouer que la littérature française contemporaine est moins politisée que celle de la première moitié du XXe siècle. Le déclin profond du Parti communiste et de son influence politique a sans aucun doute favorisé cette évolution, mais il ne peut expliquer à lui seul les raisons de celle-ci.
Il me semble plutôt que la toute-puissance des médias comme la télévision et l'Internet affaiblit par nature l'urgence d'une écriture politique, car n'importe quel message au contenu politique peut de nos jours être diffusé quasi-instantanément et sous une forme orale à travers ces moyens de communication.
La parole politique, en ce sens, est devenue prioritaire par rapport au texte politique. Elle privilégie des formes de discours abruptes et éphémères et repose en outre sur le pouvoir culturel écrasant des images et de la représentation visuelle, qui était beaucoup plus limité dans la France de la première moitié du XXe siècle.
Par ailleurs, l'illusion révolutionnaire nourrie par le modèle de l'ex-Union Soviétique inspira l'engagement des écrivains de gauche au siècle dernier. Il s'agissait ainsi de renverser dans l'idéal le système capitaliste. La littérature, en ce sens, se destinait à changer le monde.
Au XXIe siècle, par contre, une telle illusion se fait de plus en plus rare. La gauche est devenue essentiellement réformiste, quand elle ne s'est pas transformée purement et simplement en l'alliée du néolibéralisme, comme le prouve le programme du Parti socialiste actuel.
En outre, l'engagement des écrivains de gauche fut étroitement lié au rayonnement intense de mouvements littéraires et philosophiques de premier plan, du surréalisme à l'existentialisme. De tels mouvements, qui furent fondés sur de véritables communautés d'idées et de pratiques créatrices, n'existent plus dans la France contemporaine, beaucoup plus éclatée dans son expression culturelle.
Un sentiment d'urgence habita en outre ces mouvements dans leur rapport au politique. La menace du totalitarisme impliquait en effet que l'engagement de l'écrivain n'etait ni plus ni moins qu'une question de vie ou de mort. En d'autres termes, la littérature engagée du siècle dernier fut nourrie par la conscience aiguë d'une destruction possible de la liberté humaine à tout moment. Une telle conscience est beaucoup moins forte aujourd'hui, malgré la montée des néofascismes à travers le monde.
L'ideologie néolibérale dominante entretient ainsi l'illusion de la liberté individuelle, même si cette liberté est essentiellement de nature consumériste et matérialiste. Elle désamorce alors à bien des égards le discours critique et les pratiques d'opposition radicale à son pouvoir en dépit de son caractère souvent répressif et autoritaire. La nécessité d'un combat politique semble alors s'estomper, ce qui n'était de toute évidence pas le cas ni avec le nazisme ni avec le stalinisme.
En outre, l'extrême-droite actuelle, c'est-à-dire le Rassemblement National, ne vise plus à renverser la République, comme ce fut le cas du temps de Vichy. Elle respecte en apparence la légalité democratique et ne peut donc être taxée de fasciste, au sens strict du terme. Ainsi, la lutte farouche contre cette extrême-droite semble avoir perdu une bonne part de sa nécessité, alors qu'elle avait été le principal souci des écrivains de gauche dans les années trente et sous l'Occupation.
Le XXe siècle, ébranlé par deux guerres mondiales, fut pendant longtemps le siècle du tout ou rien, de l'absolu ou du néant, soit le siècle d'une conception sacrificielle du politique selon laquelle l'homme devait être prêt à mourir pour ses idées. C'est ce que démontra en particulier le destin tragique du poète surréaliste Robert Desnos, qui fut dénoncé par Céline pour ses articles publiés dans un journal de la résistance et mourut en camp.
Une telle radicalité, malgré son caractère parfois aveugle et intransigeant, déboucha sur l'expression franche de passions et d'idéaux politiques. Sa force doit ainsi résonner en nous malgré tout: elle ne peut être ignorée au nom d'un relativisme aujourd'hui souverain.