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Spinoza et le nouvel an : temps, joie et conversion de la vie

publié le 02/01/2026

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François Le Bail

À partir de Spinoza, le Nouvel An est repensé non comme rupture temporelle, mais comme occasion de transformation rationnelle : comprendre ses affects, éclairer le désir et accroître la puissance d’agir.

Le Nouvel An occupe une place singulière dans l’imaginaire collectif contemporain. Il est pensé comme un seuil, un moment de rupture symbolique à partir duquel une vie nouvelle pourrait commencer. Les vœux, les résolutions et les bilans s’y multiplient, porteurs d’espoir autant que de désillusion. Or, cette représentation du renouveau repose sur une conception implicite du temps comme puissance de transformation en soi. La philosophie de Spinoza invite à interroger radicalement cette croyance. Sans célébrer le Nouvel An ni lui accorder une signification morale particulière, Spinoza fournit néanmoins les outils conceptuels pour en repenser la portée existentielle. Chez Spinoza, le changement authentique ne procède ni d’un décret de la volonté ni d’un événement calendaire, mais d’une compréhension plus adéquate de soi, de ses affects et des causes qui nous déterminent. Dès lors, le Nouvel An peut être relu non comme un commencement magique, mais comme une occasion de transformation rationnelle et affective. Il s’agit moins de « devenir autre » que de devenir plus actif, plus libre, plus joyeux au sens spinoziste du terme. C’est cette relecture philosophique du Nouvel An que cet article se propose d’explorer.


La pensée spinoziste du temps est profondément critique à l’égard de l’idée d’une rupture objective. Le temps, pour Spinoza, n’est pas une réalité substantielle : il est un mode de l’imagination par lequel l’esprit humain ordonne les changements. Nous parlons de passé, de présent et de futur pour structurer notre expérience, mais ces distinctions n’ont pas d’existence en soi dans la Nature. Le Nouvel An repose précisément sur cette illusion temporelle. Le passage du 31 décembre au 1er janvier est investi d’une valeur symbolique démesurée, comme si le simple changement de date pouvait produire une transformation réelle de l’existence. Or, du point de vue spinoziste, rien ne change substantiellement à ce moment précis. Les mêmes causes continuent d’agir, les mêmes affects structurent nos désirs, les mêmes déterminations orientent nos conduites. Cette critique ne vise pas à nier toute valeur au rituel du Nouvel An, mais à en dévoiler la fragilité ontologique. Tant que le renouveau est pensé comme une rupture arbitraire, il reste dépendant de l’imagination et voué à l’échec. Le spinozisme nous invite ainsi à déplacer la question du changement : ce n’est pas le temps qui transforme la vie, mais la connaissance adéquate des causes qui nous déterminent.

Les résolutions du Nouvel An constituent l’un des traits les plus visibles de cette période. Elles prennent souvent la forme d’obligations morales : il faudrait devenir meilleur, plus discipliné, plus performant. Spinoza permet d’en proposer une lecture critique. Pour lui, l’essence de chaque être est le conatus, c’est-à-dire l’effort par lequel il persévère dans son être et cherche à accroître sa puissance d’agir. Dans cette perspective, une résolution n’a de sens que si elle exprime un désir réel, enraciné dans le conatus, et non une norme extérieure intériorisée. Beaucoup de résolutions échouent parce qu’elles sont fondées sur la culpabilité, la comparaison sociale ou la peur de l’échec. Elles relèvent alors de la tristesse, c’est-à-dire d’une diminution de la puissance d’agir. Un changement authentique ne peut venir que d’un désir éclairé par la raison. Désirer vivre autrement n’est pas une injonction morale, mais la conséquence d’une compréhension plus adéquate de ce qui nous rend actifs ou passifs. Le Nouvel An peut alors devenir un moment de clarification du désir : non pas « que dois-je faire ? », mais « qu’est-ce qui augmente réellement ma puissance de vivre ? ». Ainsi comprise, la résolution cesse d’être un vœu abstrait pour devenir un processus déjà engagé.


Le Nouvel An est aussi un moment de forte intensité affective. À la joie festive se mêlent souvent la nostalgie, le regret et l’angoisse face à l’avenir. Spinoza offre une analyse précieuse de ces affects. La tristesse est définie comme une diminution de la puissance d’agir, la joie comme son augmentation. Les affects ne sont pas de simples états intérieurs : ils traduisent notre rapport réel aux causes qui nous affectent. Le bilan de fin d’année peut ainsi produire deux effets opposés. Lorsqu’il est dominé par la comparaison et le jugement moral, il renforce la tristesse et le sentiment d’impuissance. Lorsqu’il s’accompagne d’une compréhension rationnelle des expériences vécues, y compris des échecs, il peut au contraire devenir source de joie active. Comprendre pourquoi certaines choses ont échoué, pourquoi certains désirs étaient inadéquats, c’est déjà transformer un affect passif en affect actif. Dans cette perspective, le Nouvel An n’est pas un moment d’oubli, mais de lucidité. Il ne s’agit pas de « tourner la page » au sens imaginaire, mais de lire la page précédente avec assez de raison pour ne pas répéter les mêmes déterminations sous une autre forme.


Une difficulté centrale apparaît alors : comment parler de commencement dans une philosophie de la nécessité ? Si tout est déterminé par l’ordre de la Nature, le Nouvel An ne serait-il pas une pure fiction sans portée réelle ? Spinoza redéfinit la liberté de manière décisive. Être libre ne signifie pas échapper à la nécessité, mais comprendre cette nécessité et agir à partir de cette compréhension. La liberté est proportionnelle au degré d’idées adéquates dont dispose l’individu. Ainsi, un commencement véritable n’est pas un surgissement ex nihilo, mais un changement de régime de causalité : on devient cause adéquate de ce que l’on fait. Le Nouvel An peut alors être compris comme un symbole de cette possibilité. Il ne marque pas une rupture avec le passé, mais une intensification de la compréhension de ce qui nous détermine. Commencer une nouvelle année « à la manière de Spinoza », c’est accepter la continuité de la vie tout en travaillant à transformer la passivité en activité, la contrainte subie en nécessité comprise.


Bien que Spinoza rompe avec les cadres religieux traditionnels, sa philosophie peut être comprise comme une forme d’exercice spirituel laïque. Elle propose une discipline de la pensée orientée vers la joie, la lucidité et la puissance d’agir. Dans ce cadre, le Nouvel An peut devenir un moment privilégié de cet exercice. Il ne s’agit pas d’un examen de conscience moral, mais d’une enquête rationnelle sur ses affects dominants, ses dépendances, ses sources de joie et de tristesse. Qu’est-ce qui, dans l’année écoulée, a réellement augmenté ma puissance de vivre ? Qu’est-ce qui m’a enfermé dans la passivité ? Ces questions rejoignent l’idéal spinoziste de la béatitude, comprise comme joie stable née de la connaissance adéquate de soi et de la Nature. Ainsi, le Nouvel An cesse d’être un simple rituel social. Il devient une occasion de réorientation existentielle, inscrite dans la continuité d’un travail philosophique sur soi.


Réduire le Nouvel An à une illusion serait manquer ce que la philosophie de Spinoza permet d’en sauver. Certes, rien ne change par le seul passage du temps. Mais le Nouvel An peut devenir le symbole d’un changement plus profond : celui qui naît de la compréhension, du désir éclairé et de la joie active. Penser le Nouvel An avec Spinoza, c’est renoncer à l’illusion de la rupture pour assumer la tâche plus exigeante d’une transformation progressive de la vie. Le véritable renouveau n’est pas temporel, mais intellectuel et affectif. Il consiste à mieux comprendre ce que nous sommes, afin d’augmenter notre puissance d’agir. En ce sens, le Nouvel An, relu à la lumière de Spinoza, devient moins une promesse incertaine qu’une invitation à la lucidité et à la fidélité à la vie elle-même.

N'Dré Sam BEUGRE

N’Dré Sam Beugré, chercheur en philosophie et doctorant en droit international (3ème année), concentre ses recherches sur l’histoire et le développement de la philosophie moderne et contemporaine, ainsi que sur l’interprétation et l’actualisation des idées de philosophes majeurs (Spinoza, Lévinas, Nussbaum, Butler, Marion, Patočka) au regard des questions éthiques, politiques et métaphysiques actuelles.

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