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Le Sègnè chez Spinoza : persévérer sans illusion

publié le 20/01/2026

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Le Sègnè, lu à travers Spinoza, apparaît comme une forme vécue du conatus : persévérer sans illusion, tenir sans domination ni héroïsme. Il incarne une puissance sobre, une liberté fragile et une sagesse de la nécessité face à l’épreuve durable.

 

Penser le Sègnè chez Spinoza peut sembler, à première vue, paradoxal. Le Sègnè, tel qu’il émerge de l’expérience ivoirienne, n’est pas un concept forgé dans l’abstraction rationnelle, mais une manière de tenir debout dans la durée, lorsque les promesses se sont effondrées, lorsque l’avenir ne garantit plus rien, lorsque l’endurance devient une forme de vérité existentielle. Spinoza, quant à lui, ne parle ni de résignation, ni d’endurance héroïque, ni de souffrance rédemptrice. Il parle de conatus, de puissance, de persévérance dans l’être. Pourtant, une lecture attentive de l’Éthique permet de dégager une profonde affinité entre ces deux registres : le Sègnè peut être lu comme une figuration existentielle du conatus spinoziste dans des conditions de vulnérabilité radicale. Le Sègnè ne cherche pas à vaincre le monde. Il cherche à ne pas céder. Spinoza ne promet pas le salut. Il montre comment un être peut continuer à être sans se trahir, même dans l’adversité. C’est à ce point précis que leurs chemins se croisent.

I. Le conatus : persévérer sans finalité morale

Chez Spinoza, toute chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. Cette proposition, souvent citée, est rarement prise au sérieux dans toute sa radicalité. Le conatus n’est ni une volonté consciente, ni un instinct psychologique, ni une morale du courage. Il est la structure ontologique minimale de l’existence. Persévérer n’est pas un choix : c’est la condition même de l’être. Or, le Sègnè se manifeste précisément dans des situations où le choix semble absent. On ne “choisit” pas le Sègnè ; on y est assigné par la situation. Vivre dans la précarité, dans l’injustice prolongée, dans l’usure sociale, ce n’est pas faire preuve d’héroïsme : c’est continuer malgré tout. En ce sens, le Sègnè ne relève pas d’une éthique du mérite, mais d’une ontologie de la tenue. Spinoza récuse toute interprétation morale du conatus. Persévérer n’est ni bien ni mal. C’est. De la même manière, le Sègnè ne se glorifie pas. Il ne se raconte pas comme une victoire. Il est une présence silencieuse, souvent invisible, parfois incomprise, qui consiste à ne pas s’effondrer intérieurement lorsque les conditions extérieures deviennent hostiles. Ainsi compris, le conatus n’est pas l’énergie des forts, mais la vérité commune de tous les existants, y compris des plus exposés, des plus fragiles, des plus meurtris. Le Sègnè est alors le conatus dans sa nudité, débarrassé de toute promesse de réussite.

II. Sègnè et puissance : une force sans domination

Spinoza définit la puissance (potentia) non comme domination, mais comme capacité d’agir selon la nécessité de sa nature. Être puissant, ce n’est pas contraindre autrui, c’est exister de manière adéquate à ce que l’on est. Cette définition renverse profondément les imaginaires politiques et sociaux dominants. Le Sègnè correspond exactement à cette puissance non dominatrice. Celui qui tient par le Sègnè ne domine personne. Il ne triomphe pas. Il ne gagne pas toujours. Mais il ne se laisse pas réduire à ce que les circonstances font de lui. Sa puissance réside dans une fidélité intérieure : rester soi sans se dissoudre dans l’amertume, la haine ou le ressentiment. Chez Spinoza, la puissance augmente lorsque l’individu comprend les causes qui l’affectent. Le Sègnè, lui aussi, n’est pas une simple endurance aveugle. Il implique une lucidité douloureuse : savoir que certaines situations ne changeront pas rapidement, savoir que l’injustice peut durer, savoir que l’effort ne sera pas toujours récompensé. Mais cette lucidité n’annule pas la tenue ; elle la rend plus grave, plus dense, plus vraie. Il y a dans le Sègnè une puissance qui n’a pas besoin de reconnaissance. Une puissance qui ne cherche pas à être nommée. Spinoza dirait : une puissance qui ne dépend pas de l’opinion d’autrui, mais de la cohérence interne de l’être.

III. Affect, tristesse et Sègnè : persévérer dans l’épreuve

Spinoza n’ignore pas la tristesse. Il en fait même un affect central : la tristesse est la diminution de la puissance d’agir. Le monde réel est traversé par des forces qui diminuent, écrasent, fragmentent. Le Sègnè naît précisément dans cet espace de diminution prolongée. Mais là où Spinoza se distingue des morales de la souffrance, c’est qu’il ne sacralise jamais la tristesse. Il ne la valorise pas. Il cherche à la comprendre, à l’intégrer dans une économie affective plus large. Le Sègnè, de la même manière, n’idéalise pas la douleur. Il n’en fait pas une identité. Il la traverse sans la nier. Dans de nombreux contextes ivoiriens, le Sègnè est cette manière de continuer à se lever chaque matin sans croire à un miracle imminent. Ce n’est pas l’espoir naïf ; c’est une persévérance sans illusion. Spinoza parlerait ici d’une forme minimale de joie : non pas l’euphorie, mais la joie de ne pas être totalement détruit. Le Sègnè est donc une économie affective sobre : ne pas laisser la tristesse devenir souveraine, sans pour autant prétendre l’abolir.

IV. Nécessité et Sègnè : accepter sans se soumettre

L’un des points les plus difficiles de la philosophie spinoziste est l’idée de nécessité. Tout ce qui est, est nécessaire. Rien n’arrive par hasard. Cette thèse est souvent mal comprise comme une invitation à la résignation. Or, il n’en est rien. Accepter la nécessité, chez Spinoza, ce n’est pas se soumettre passivement. C’est cesser de se battre contre ce qui ne dépend pas de nous, afin de concentrer notre puissance sur ce qui dépend encore de notre manière d’être. Le Sègnè fonctionne selon une logique similaire. Il distingue implicitement ce qui peut être changé de ce qui doit être porté. Il ne s’agit pas de renoncer à la justice, mais de ne pas s’effondrer en attendant qu’elle advienne. Cette lucidité tragique est profondément spinoziste. Le Sègnè est une sagesse de la nécessité vécue, non théorisée, mais incarnée.

V. Sègnè et liberté : une liberté sans souveraineté

Pour Spinoza, la liberté n’est pas le libre arbitre, mais la compréhension des causes. Plus je comprends, plus je suis libre. Le Sègnè correspond à cette liberté paradoxale : une liberté sans souveraineté, sans maîtrise totale, mais avec une tenue intérieure. Celui qui vit le Sègnè n’est pas libre de sa situation, mais il demeure libre de ne pas se renier, de ne pas céder à la destruction morale. Cette liberté est fragile, souvent invisible, mais décisive. Spinoza aurait reconnu dans le Sègnè une forme de sagesse pratique : non pas la béatitude du sage détaché, mais la liberté minimale de celui qui comprend assez pour ne pas se haïr lui-même.

VI. le Sègnè comme Spinoza vécu

Le Sègnè chez Spinoza n’est pas un concept à plaquer, mais une lecture existentielle de son ontologie. Il est le conatus vécu depuis les marges, la puissance sans domination, la liberté sans illusion, la joie sans euphorie. En ce sens, le Sègnè ne trahit pas Spinoza ; il le prolonge autrement. Il montre que la philosophie spinoziste, loin d’être réservée à une élite rationnelle, peut éclairer les formes les plus humbles et les plus graves de la persévérance humaine. Le Sègnè est Spinoza quand il descend dans la poussière, quand la pensée cesse d’être une théorie pour devenir une manière de ne pas céder.

N'Dré Sam BEUGRE

N’Dré Sam Beugré, chercheur en philosophie et doctorant en droit international (3ème année), concentre ses recherches sur l’histoire et le développement de la philosophie moderne et contemporaine, ainsi que sur l’interprétation et l’actualisation des idées de philosophes majeurs (Spinoza, Lévinas, Nussbaum, Butler, Marion, Patočka) au regard des questions éthiques, politiques et métaphysiques actuelles.

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