
publié le 30/10/2026

NASA, Earthset, 2026-04-06.
Je suis né en 1961. Depuis les chocs pétroliers des années 1970, je n’entends parler que de crises : économique, financière, sociale, familiale, éducative, religieuse, politique, écologique, géopolitique… À force, j’ai envie de demander à notre société, comme à un adolescent : « Quand vas-tu enfin sortir de ta crise ? »
Mais peut-être la question est-elle mal posée. Une crise désigne normalement un épisode transitoire dont on espère sortir pour retrouver un équilibre. Or, depuis un demi-siècle, nous attendons un retour à la normale qui ne vient jamais. Et si nous appelions « crises » les manifestations d’une transformation historique plus profonde ?
Les explications ne manquent pas. Certains parlent d’Anthropocène, soulignant l’ampleur des transformations du système terrestre provoquées par les activités humaines. D’autres préfèrent les notions de Capitalocène ou de Colonialocène, qui mettent l’accent sur les rapports économiques et les héritages de la domination coloniale. Les approches culturalistes invoquent le déclin de la civilisation, l’effacement des valeurs communes ou l’avènement d’une « société liquide ».
Chacune éclaire une partie du réel. Aucune ne suffit à expliquer l’ensemble. La crise de l’Église ne se réduit pas à celle de l’énergie, les émeutes urbaines à la sixième extinction de masse, ni la dette publique à la disparition des valeurs chrétiennes.
Et si ces phénomènes, sans avoir une cause unique, participaient d’une même transformation historique ? C’est l’hypothèse que je propose d’explorer à travers une analogie : l’entrée de l’humanité dans l’âge adulte.
Les transformations de l’humanité présentent plusieurs ressemblances avec celles que connaît un individu en grandissant. L’enfant découvre progressivement l’étendue de son monde, prend conscience de son histoire, développe sa capacité d’action et apprend que ses décisions ont des conséquences parfois irréversibles. Il découvre surtout que l’avenir ne réparera pas nécessairement les erreurs du présent. Grandir, ce n’est pas seulement acquérir de nouvelles possibilités : c’est aussi apprendre à vivre avec des limites.
L’humanité connaît, à une tout autre échelle, une transformation comparable.
Elle découvre d’abord les dimensions de son monde. Avant 1492, malgré quelques contacts ponctuels, les populations des Amériques n’entretenaient pas de relations régulières avec celles de l’Europe, de l’Afrique ou de l’Asie. Avec les grandes explorations, puis l’industrialisation, les transports modernes et les télécommunications, les différentes parties de la planète entrent progressivement en relation. Aujourd’hui, une épidémie, une crise financière ou une innovation technologique peuvent produire des conséquences à des milliers de kilomètres de leur point d’origine. La mondialisation n’est donc pas seulement économique : elle transforme la condition humaine.
Elle acquiert ensuite une conscience de son histoire. Comme un individu qui reconstitue son passé pour comprendre ce qu’il est devenu, l’humanité développe une connaissance de ses origines, de ses migrations et de ses civilisations. L’archéologie, la paléontologie, la génétique et les sciences historiques permettent de reconstruire une histoire commune, au-delà des récits particuliers transmis par chaque société. L’humanité devient progressivement capable de se représenter elle-même dans le temps.
Elle développe également une puissance d’action sans précédent. Les sociétés humaines disposent désormais de moyens scientifiques et techniques capables de transformer leur environnement à l’échelle planétaire. L’énergie industrielle, les biotechnologies, l’intelligence artificielle ou l’exploration spatiale ouvrent des possibilités autrefois inimaginables. Mais cette puissance nouvelle engage aussi l’avenir de générations qui ne sont pas encore nées.
Elle découvre la finitude et l’irréversibilité. La Terre n’est pas devenue finie avec la mondialisation. Elle l’a toujours été. Ce qui a changé, c’est notre rapport à cette finitude. Pendant longtemps, les espaces inconnus semblaient offrir de nouveaux horizons, tandis que le progrès technique et la croissance entretenaient la conviction que l’avenir réparerait les difficultés du présent. Nous découvrons que certaines ressources sont limitées, que certains dommages sont irréversibles et que le temps ne garantit aucune réparation. Le futur est déjà engagé par nos choix.
Enfin, elle doit apprendre à faire société à une échelle nouvelle. Dans sa sociologie, Georg Simmel reprend en termes kantiens une question fondamentale : « À quelles conditions la société est-elle possible ? » Il souligne notamment l’importance de la connaissance réciproque des individus. Raymond Aron, dans son Introduction à la philosophie de l’histoire, rappelle que cette communication des consciences constitue également une condition du savoir historique.
Pendant des millénaires, les hommes ont principalement cherché à faire société à l’échelle d’une cité, d’un peuple, d’un royaume ou d’un empire. Désormais, la question se pose aussi à l’échelle planétaire. Mais l’interdépendance matérielle ne crée pas automatiquement une communauté politique ou morale. Nous pouvons subir ensemble les conséquences de nos actions sans partager les mêmes valeurs, les mêmes institutions ni les mêmes représentations du monde.
L’humanité est devenue interdépendante avant d’avoir appris à faire société à l’échelle de cette interdépendance.
L’analogie de l’âge adulte permet ainsi de rapprocher cinq transformations généralement étudiées séparément : l’unification géographique, la conscience historique, la puissance technique, la découverte des limites et l’élargissement des responsabilités. Elle ne prétend pas les ramener à une cause unique, mais propose de comprendre leur convergence.
Bien entendu, l’humanité n’est pas un individu. Elle ne possède ni conscience unique ni volonté commune. Son histoire ne suit pas les étapes nécessaires d’un développement biologique. L’analogie ne constitue donc ni une loi de l’histoire ni une prédiction de son aboutissement.
Une autre distinction s’impose : devenir adulte ne signifie pas nécessairement se comporter en adulte. Un individu qui atteint la majorité devient responsable de ses actes sans être pour autant devenu raisonnable. De même, l’humanité peut entrer dans une condition adulte tout en conservant des comportements immatures. Les guerres, les violences collectives et les rivalités de puissance témoignent du décalage possible entre les capacités acquises et les responsabilités assumées.
Cette condition nouvelle n’est pourtant pas seulement une contrainte. Elle est aussi une ressource. Jamais les risques n’ont été aussi susceptibles de se propager à l’échelle mondiale, mais jamais les hommes n’ont disposé de moyens aussi puissants pour partager leurs connaissances, coopérer et répondre ensemble à des difficultés communes.
Raymond Aron écrivait : « À chaque instant, nous devons recréer notre moi en rattachant le passé au présent. » Cette exigence vaut, par analogie, pour les sociétés humaines. Elles ne peuvent effacer leur histoire ni retrouver les conditions de leur enfance. Elles doivent réinterpréter leur héritage à la lumière d’un présent qui se transforme.
L’âge adulte de l’humanité n’est donc ni une destination garantie ni une promesse de sagesse collective. Il désigne une condition historique nouvelle, faite de connaissances, de puissances, de limites et de responsabilités.
L’humanité entre dans l’âge adulte non parce qu’elle serait devenue sage, mais parce qu’elle ne peut plus ignorer que ses actes ont des conséquences planétaires durables, parfois irréversibles.
Nous avons appris à parcourir la planète, à la connaître et à la transformer. Il nous reste à apprendre à l’habiter ensemble.